7/10

Black . The Fall - Test PC

En ces temps très bousculées pour nos vies où tout vole un peu en éclats, alors que l'attente est longue pour une partie d'entre nous, certains proposent des livres, d'autres des séries, d'autres de la vidéo gratuite, d'autres encore des visites culturelles à distance. Personnellement, je vous propose un peu d'Histoire à l'époque de l'enfer communiste en Europe de l'Est, une histoire inspirée de faits réels, une ode à la liberté si malmenée encore dans les trois quarts des pays de notre planète, en jeu vidéo de réflexion/plates-formes, j'ai nommé Black.The Fall.

Développé par un petit studio roumain indépendant, Sand Sailor Studio, Black .The Fall est surtout édité par Square Enix Collective, cette branche de Square Enix qui produit des petits bijoux que j'ai déjà évoqués et chéris sur Krinein, notamment le métaphorique Forgotton Anne, le semi-philosophique The Turing Test et le redoutable point'n'click Goetia. Donc d'avance, je ne m'inquiétais pas en sortant de mes vieux cartons ce jeu édité en 2017, je savais qu'il y avait du bon. Surtout qu'il a eu quand même six prix en 2016, dont Meilleur jeu indépendant à la prestigieuse Gamescom (et ce n'était pas juste une nomination, Black .The Fall fut le gagnant).


Sortir du goulag.

Le principe de l'histoire est simple, mais tristement terrible et d'avance oppressant par le simple fait de savoir qu'on est dans le cadre réel de la dictature communiste roumaine, juste avant la Révolution de libération de 1989. Nous incarnons ainsi, à l'ancienne en total défilement horizontal 2D - le personnage ne peut être dirigé qu'à droite ou à gauche - un prisonnier, Black, cherchant à s'échapper de ce qui a toutes les apparences d'un charmant goulag stalinien (= camp pénitentiaire de travail forcé). L'ambiance grise, sombre, glauque, misérable est là. L'omniprésence de gigantesques machines, et leur constant et envahissant bruitage, à peine souligné par une bande-son extrêmement discrète, vous casse et vous rappelle que vous devez obéissance à la machine industrielle stalinienne. Les développeurs, qui ont probablement pour certains grandi sous un tel régime, ont l'immense mérite d'avoir travaillé le détail de toute cette ambiance, en y ajoutant aussi le feu, les églises en ruine, les façades fissurées, les champs et forêts dévastés par l'industrie, les barbelées partout, la famine, les meetings de propagande, le terrible emblème de la faucille et du marteau, les pendus, les ouvriers malades, épuisés, leurs toux dérangeantes ou les cercueils des victimes. La présence de diverses sentinelles mécaniques (du petit drone caméra au bipode mitrailleur) qui vous espionnent en permanence enfoncent le clou de cette société de constante surveillance. Leur capacité à exécuter Black plus vite que son ombre lorsqu'il est pris en flagrant délit de désobéissance est extrêmement percutante. La première fois qu'on se fait fusiller, la rapidité de l'exécution et la violence du bruitage stupéfient et ne font que nous immerger encore plus dans cette société sans pitié.


Quelques touches de chaleur humaine au sein de l'enfer.

Pour autant, avec un brio certain, les hommes et femmes de Sand Sailor Studio ont aussi su égrener des lueurs d'espoir et d'humanité au sein de cet enfer, notamment avec un petit robot aux allures d'animal domestique, un excentrique chapeau rouge à pois blancs caché dans une caisse (seule vraie touche de couleur vive), mais aussi par quelques rencontres avec des dissidents avec lesquels on échange des gestes de chaleur humaine. Associant l'émotion à la mécanique du jeu, ces moments d'espoir, il faudra les mériter. Ils sont cachés, comme étaient cachés les dissidents futurs révolutionnaires et libérateurs. Et au passage, vous débloquerez des succès.

C'est ainsi que toute l'expérience de jeu est associée au cadre historique et produit un excellent jeu de réflexion/plates-formes, mélange de genres qui, je trouve, marche toujours très bien (ex : Divergent Shift, CRUSH 3D, Shifting World, VHS : Replay is Not Dead) si on le dose comme il faut. Dans Black .The Fall, le pari est très réussi. Le niveau de difficulté est au rendez-vous sans qu'on ne s'arrache les cheveux non plus sur la partie plates-formes. Rien de plus rebutant en ce qui me concerne qu'un jeu ou je dois recommencer chaque action 15 fois avant de la réussir. Ici, certes, on meurt, mais je n'ai jamais eu à m'y reprendre 15 fois non plus et je ne suis pas une as de la plates-formes. Côté réflexion, la difficulté est aussi très équilibrée et le jeu demande largement à réfléchir avec toutes ses machines.


Réflexion, plates-formes, infiltration.

Classiquement mais astucieusement, les développeurs ont ajouté au fur et à mesure de nouveaux outils assez originaux : d'abord une sorte de laser de commande accroché à notre bras et permettant de donner des ordres aux autres prisonniers ou d'activer et désactiver des machines - on l'appelle le "designator" ; des lasers fixes à orienter pour ouvrir des portes ; puis un robot attachant aux allures d'animal de compagnie qui va largement ouvrir le champ des mécaniques. Pour autant, parfois, Black .The Fall sait rester simple et demande simplement par exemple de faire voler des corbeaux pour distraire les gigantesques bi-podes mitrailleurs afin d'éviter de se faire fusiller, ou aussi de poser un pot de fleur au sol pour ne pas réveiller les gardes du goulag. Il y a d'ailleurs une bonne composante d'infiltration dans le jeu avec la réflexion et la plate-forme. Seul le dernier chapitre redescendra en niveau de difficulté.

La maniabilité est quant à elle dans l'ensemble très bien construite. Notez quand même qu'il faut impérativement privilégier la manette. Sauf que pour viser, de temps en temps, la souris s'avère bien plus pratique. Si certains testeurs ont dénoncé des bugs, sur PC, pour ma part, je n'en ai constaté aucun.


Le robot : plus humain que les Gardes.

Toujours dans les parties techniques, on peut aussi saluer la bonne initiative de Sand Sailor Studio d'avoir mis en place un chapitrage, en prime accessible au fur et à mesure du jeu, donc même pas besoin d'avoir bouclé le jeu pour y avoir accès. Quel intérêt ? Refaire les parties où vous avez loupé les passages secrets bien sûr et débloquer l'ensemble des 14 succès !

De plus, pour un jeu en défilement horizontal, je salue aussi la très bonne gestion de la caméra qui sait tourner ou zoomer quand il le faut et crée plus d'une fois de bons moments de stress lors des passages de plates-formes alambiqués.

Enfin, je ne peux m'empêcher de louer l'intensité émotionnelle ressentie lors du générique de fin du jeu où les développeurs partagent quelques photos historiques. Liberté, liberté chérie.

Seul regret : la durée de vie toujours trop courte comme pour nombre de ces petits jeux indépendants. En prenant son temps et même en explorant bien - ce que je fais toujours - on atteint à peine les 7H. Pour 15 €, c'est bien trop cher. Attendez donc les soldes régulières qui interviennent sur Steam pour l'acheter.


Le Parti communiste vous écrase à tous les sens du terme.

Conclusion

Si Black .The Fall n'a rien de très original dans le concept du jeu lui-même, qui associe plates-formes 2D classique, réflexion et un peu d'infiltration, la puissance de son univers inspiré directement de la Roumanie communiste et de sa Révolution de libération de 1989, lui donne une dimension émotionnelle très forte. En y ajoutant la bonne gestion de l'expérience de jeu, la variété des mécaniques et le très bon dosage de la difficulté, on obtient un jeu extrêmement prenant dont on regrette alors d'autant plus qu'il finisse si vite (7H grand maximum).


Un monde aux sanctions cruelles..

Crédits : Quelques mots des développeurs

- "The game speaks about a world of fear and paranoia, a world of harsh rules and cruel punishments. The Party is God. Its will is the law. When there are no alternatives, the only way to survive is by conforming and obeying. This is a place where freedom is slavery and ignorance is strength.

One day a door malfunctions, an opportunity arises. Once out, what will you do to survive ?"

[Le jeu parle d'un monde de peur et paranoïa, un monde de règles dures et de sanctions cruelles. Le Parti [communiste] est Dieu. Sa volonté est loi. Quand il n'y a pas d'alternative, le seul moyen de survivre est de se soumettre et d'obéir. C'est un lieu où la liberté est esclavage et où l'ignorance est force*.]

La paranoïa fait référence à la constante peur d'être dénoncé. Il devient ainsi impossible de faire confiance à qui que ce soit, y compris dans sa propre famille.

*Cette dernière formule est une citation de la magistrale oeuvre de George Orwell : 1984, toujours très actuelle par certains aspects, notamment l'omniprésence des écrans et le tout connecté.

- "The Pet

A robot created with the sole purpose of helping the guard. The pet is the only one of the two who shows humanity."

[L'animal de compagnie.

Un robot créé dans le seul but d'obéir au Garde. L'animal de compagnie est le seul des deux qui témoigne de l'humanité.]

Notez le paradoxe : il témoigne de l'humanité alors qu'il n'est pas humain.


Un générique de fin qui prend aux tripes.


Les photos sont authentiques.


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A propos de l'auteur

Aventures, enquêtes, mille et une énigmes, réflexion ; jeux aux thématiques profondes, originaux, décalés, indépendants, telles sont mes passions. De temps à autres, aussi du 100 % action. Féministe avertie, assoiffée de justice, je rejette toute forme de discrimination ; donc j'écris aussi en manga, BD, cinéma, livres, séries ou jeux de société.

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