5.5/10

Nikopol : La Foire aux Immortels - Test

White Birds a préféré puiser son inspiration plastique dans la froideur métallique et le manque total de cachet visionnaire du Ad Vitam filmique de Bilal... Dommage.

Les adaptations BD en jeux vidéo ne datent pas d'hier. Depuis des lustres, nos héros de papier ont été nombreux à passer sur la palette graphique de divers infographistes... avec plus ou moins de loyauté. Car, parmi le vaste catalogue de transpositions videoludiques, peu sont celles qui restent à ce jour des immanquables. Alors quand l'adaptation du premier volet de la trilogie de Enki Bilal est annoncée - sachant qui plus est que ce démiurge n'a pas su rendre hommage à sa créature lors de son passage sur pellicules, il y a de quoi se la jouer sceptique, tenir en laisse sa vilaine hystérie de fanatique intégral... Surtout lorsque avec ce projet, le nom de Benoît Sokal est associé  : depuis le bouleversant diptyque Syberia, le bonhomme - lui-même auteur de BD, et ses équipes de développement se sont endormis sur leurs lauriers, ont peiné à emporter avec leurs dernières productions (Paradise ou L'Ile Noyée) le joueur vers un hypothétique septième ciel. Alors, bon. Pour s'attaquer au monument qu'est Nikopol, de solides épaules et de l'excellent jus de crâne étaient forcément de mise.


Au vu des précédentes réalisations de White Birds Production, une certitude saute à la figure : les level designers de Sokal ont des doigts de fée. Les environnements qu'ils ont construits jusqu'à présent ont toujours été un ravissement pour l'amateur de belles choses. Et croyez-moi sur parole : je suis quelqu'un de goût. En toute objectivité. Vraiment. Bref. Pour cette mouture librement inspirée de La foire des Immortels, la qualité en va de même. Au passage, l'adaptation a reçu l'un des Milthon du Festival du Jeu Vidéo 2008 pour ses graphismes (ça vaut ce que ça vaut...). Une fois encore - malgré le système de warp et ses panoramiques à 360° archaïques mais communs au genre point'n click, le soin apporté à l'aspect esthétique marque l'œil, l'esprit et le cœur. Les ambiances sonores et visuelles échafaudent les bases d'un univers cohérent et détaillé dans lequel se reflètent les côtés les plus sombres de la trilogie Nikopol... Pardon ? J'ai dit "de la trilogie Nikopol" ? Oh ! Ou donc avais-je la tête ! Et dans quel état j'erre ?

Soyons honnête jusqu'au bout : White Birds a préféré puiser son inspiration plastique dans la froideur métallique et le manque total de cachet visionnaire du Ad Vitam filmique de Bilal, plutôt que de chercher à retranscrire les couleurs chatoyantes et la puissance poétique des planches de Enki. Et préférer Docteur Bilal à Mister Enki n'était peut-être pas la décision la plus excitante qui soit. A l'arrivée, cette version jeu vidéo se rapproche plus d'une extension raffinée de la variante cinématographique et oublie malheureusement dans ses grandes lignes sa filiation avec la version BD. La trame principale prend d'ailleurs de bien étranges libertés avec l'histoire originelle. Le parti pris de nous placer dans la peau du fils de Nikopol - simple figurant dans le premier tome de la trilogie, de relayer au second plan les personnages principaux de l'album pour expérimenter une quête inédite et parallèle, cette idée-là n'est pas mauvaise. Au contraire. L'envers du décor est une manière passionnante de (re)visiter une œuvre connue de beaucoup. Le problème est que cette aventure (et principalement son final expéditif) diffère tellement en de nombreux points avec les évènements relatés par Bilal dans son triptyque, que les bras du féru nikopolien sont certains de tomber de trop haut.


Les puristes gueuleront à coup sûr contre ce scandaleux réaménagement. Sous doute réfrèneront-ils leur bile en prenant acte de l'aval de Enki Bilal qui, comme si ça ne suffisait pas (!), en aurait rajouté une couche en poussant les troupes de Sokal vers cette hérésie. Peut-être même que certains pointilleux rigoureux et implacables se calmeront définitivement, gardant leur reproche ou leur déception pour mère silence, se souvenant que l'auteur de leur trilogie adorée était déjà passé par la case sacrilège en plombant son chef d'œuvre illustré en film de SF conventionnel et moyen de gamme. Pourtant, aussi dures et décevantes peuvent être toutes ces modifications, Nikopol : la foire aux Immortels n'en reste pas moins un jeu d'aventure par bien des aspects intéressant. L'univers recyclé, tant graphique que sonore, est une belle réussite. Mais au-delà de ces considérations superficielles, la plupart des énigmes sont  travaillées et tiennent  les neurones hors de l'eau . La séance de peinture dans l'appartement de Niko, les puzzles successifs et son décodage dans le cimetière ou le panneau de courant du Métro figurent parmi les (seuls ?) challenges les plus imaginatifs et visuellement bien foutus de l'aventure.

Fidèle à la mode du "genre hybride", les game designers ont voulu varier les plaisirs en intégrant les mêmes casse-tête à réaliser en temps limité (avec game over à la clé en cas d'échec), quelques instants d'infiltration et autres phases de sniper à la première personne des plus austères. Un gros pixel noir pour tous ceux qui pensent que l'installation sur sa machine d'un point'n click est rarement motivée par l'envie de se faire des frayeurs et de vivre de grands moments de stress. Pour se faire, n'importe quel survival horror ou l'écoute forcée d'un des tubes de Plastic Bertrand conviennent à la perfection. Evidemment, si ce style de métissage ne vous rebute pas, cette variante devrait vous ravir et occuper un peu de votre temps libre. Un tout petit peu de temps libre, d'ailleurs, tant son espérance de vie est modique : de cinq à six heures pour un joueur confirmé ! Ridicule, n'est-ce pas ? Avec ses cinq minuscules lieux à visiter, ses misérables deux ou trois personnages non joueurs, ses rares textes à lire et dialogues à écouter, la plupart de ses énigmes recyclées (les cassages de briques ; les activations de codes ; les blocages de portes ou les déménagements de meubles...) ou sa linéarité totalitaire, il aurait été étonnant que la traversée du Nikopol de Sokal soit beaucoup plus longue...


Des fois, c'est important de savoir lire entre les lignes. Lorsque sur le support d'une adaptation quelconque l'on peut lire : "D'après l'œuvre de...", voici un avertissement délicat pour signaler qu'à partir d'un univers imaginé par quelqu'un d'autre, des gens en manque d'inspiration se sont permis de faire tout, voire n'importe quoi, pourvu que la notion de littéralité soit absente de leur refonte (faut bien apposer sa touche personnelle...). En un sens - et au-delà du choix judicieux d'utiliser le nom d'une célèbre franchise pour capter l'attention et vendre plus de produits, c'est peut-être ce que les gens de White Birds ont voulu faire en disant s'être "librement inspiré de la trilogie de Enki Bilal". Et effectivement : leur Nikopol n'a plus grands choses à voir avec la bande dessinée originelle si ce n'est l'appellation, et quelques matériaux de base. D'ailleurs, si Sokal et compagnie s'étaient un peu plus cassés les méninges, s'ils avaient étoffé légèrement la trame principale pour qu'elle ne colle plus aux basques de celle pensée pas Bilal, un jeu plus captivant et original aurait pu voir le jour. En tout cas, ils avaient toutes les cartes en main pour engendrer autre chose qu'un ersatz beau mais désincarné... lequel ne conviendra pas à l'ensemble des fans de la trilogie, mais devrait tout de même séduire quelques-uns de ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans l'univers de Mister Enki.

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