Tony Fortin - Le Grand Jeu - Interview

En marge de ses études de droit vendéennes, Tony Fortin gère depuis fin 2002 le site Planet Jeux et a signé une partie du Grand jeu, débats autour de quelques avatars médiatiques (PUF) sorti en début d'année. Décryptage idéologique.

Premier jeu vidéo pratiqué par Tony Fortin ?
Fatal Racing, en 97 sur mon premier PC. Mes parents n'ont jamais voulu m'offrir de consoles alors j'ai détourné l'ordinateur de l'usage qu'ils voulaient que j'en fasse. Le jeu était fourni avec la machine. A l'époque, je ne m'y connaissais pas du tout et en voyant marqué « Gremlin » (l'éditeur - NdC) sur le manuel j'ai cru qu'il s'agissait de l'adaptation du film. Bref, j'ai essayé et la crédibilité qui se dégageait du jeu m'a beaucoup surpris par rapport aux jeux que je connaissais de loin comme Street Fighter 2 ou Asteroids.

Comment ça ?
Disons que les autres concurrents réagissaient vraiment différemment selon les situations. Par exemple, il suffisait de percuter assez violemment une voiture pour qu'elle soit projetée sur les murs du circuit et se mettent à rouler en sens inverse, bouleversant ainsi toute la donne de la course en percutant à son tour d'autres véhicules. Du coup, chaque course était vraiment différente des autres.

Quel est, selon toi, le meilleur jeu vidéo ? Du moins dans ceux que tu as essayés.
Il y a quelques temps, j'aurais dit Rez. D'habitude, les jeux de shoot sont des jeux très difficiles qui demandent d'excellents réflexes. Alors que Rez parvient à être aussi contemplatif que frénétique. Dans un sens, c'est le shoot'em up sublimé. Mais aujourd'hui, je pense que mon jeu préféré serait Fallout 2.

D'autres jeux marquants ?
Les jeux de Peter Molyneux, terriblement décapants. Theme Hospital m'a marqué à l'époque. Sinon Sid Meier's Gettysburg, un wargame saisissant par son humanisation des batailles et ses possibilités tactiques incroyables. The Last Express m'a beaucoup marqué aussi. Et puis Sanitarium, Sudden Strike, le dernier Zelda, Metroid Prime, Les chevaliers de Baphomet, Half-Life naturellement... et j'avoue un gros faible pour Football Manager 98.

Y a pas de honte. Et à l'inverse, des grosses déceptions ?
Oui. Conquest Earth, un jeu de stratégie calamiteux présenté par la presse comme une future référence... Plus récemment, Republic. Je m'attendais à être surpris alors qu'il ne s'agit au final que d'un enchaînement d'actions comptables, cliniques, presque sans enjeu. En plus, l'intérêt se révèle très limité une fois que tu as pigé la logique du système de jeu. Et il rame à mort ! Enfin bon, ça reste une déception relative. Je trouve le jeu trop management, pas assez accentué sur la narration et l'enjeu politique.

Paradoxalement, ce serait un jeu proche de l'idéologie néo-libérale malgré sa thématique révolutionnaire ?
Tout à fait. Je ne connais pas la morale finale mais il y a un certain cynisme qui se dégage du jeu, celui-ci étant basé sur la manipulation des foules. Or, les actes de manipulation pèsent finalement assez peu et n'amènent aucune réflexion tant l'enjeu dramatique de la conquête du pouvoir y est inexistant.

Quel est le premier jeu qui t'ait fait réagir idéologiquement de cette façon ?
Civilization. Il n'était pas du tout questionné par les joueurs et la presse spécialisée, alors qu'il n'est absolument pas neutre politiquement parlant, comme on pourrait le penser. La progression y est basée sur les thèses discutables de l'historien Will Durant, qui légitime la supériorité de la civilisation américaine sur les autres cultures qu'il considère comme inférieures. Civilization relit donc l'Histoire à la « lumière » de l'idéologie libérale.

Quand as-tu commencé à écrire sur les jeux ?
J'ai commencé par faire un site dédié aux vieux jeux au début de l'année 2000, qui a disparu un an plus tard suite à un malentendu avec l'hébergeur. Après ça, j'ai collaboré au site Gamer Instict qui a coulé rapidement, puis à un Planet Jeux dirigé à l'époque par un certain Pascal Pérès. La ligne rédactionnelle ne me convenait pas vraiment mais j'ai essayé de faire le forcing pour la faire évoluer. Sans succès, je suis donc parti. Là dessus, un ancien rédacteur de Gamer Instinct m'appelle pour participer à un nouveau site du nom de Jeux City. Malheureusement, il y a encore eu une galère avec l'hébergement et le site a fermé trois mois plus tard.

Et Planet Jeux reloaded alors, ça commence quand ?
Fin 2002. Je voulais monter un site avec une approche ouverte et mature des jeux vidéo. Le premier élément important, le dossier « politique et jeux vidéo », représente d'ailleurs bien cet esprit, puisqu'il est accessible à des gens qui ne s'y connaissent pas forcément beaucoup en jeux vidéo. Dans ce travail, j'avais cité Laurent Trémel (sociologue - NdC) car j'avais trouvé ses réponses dans une interview au Monde extrêmement pertinentes. Dans le même temps, lui commençait à développer le projet du Grand jeu avec Nicolas Santolaria (journaliste à Technikart - NdC). Il m'a alors contacté début 2003 pour me demander si j'étais prêt à adapter mon dossier pour son livre.

Maintenant que le livre est terminé, comment le présenterais-tu ?
L'idée, c'est de comprendre comment les valeurs dites néo-libérales s'infiltrent dans tous les pans de la société. Mais il y a d'autres interrogations. La « ludictature » notamment. Aujourd'hui, on justifie les inégalités sociales sous prétexte que « tout n'est qu'un jeu » : real TV, entretiens d'embauche sous forme de jeux de rôle... J'aimerais qu'il y ait une prise de conscience sur les médias, qu'on questionne davantage certains jeux vidéo ou films hollywoodiens qui véhiculent à mon sens des valeurs contestables. En classe par exemple au moyen d'une éducation à l'image, car il faut voir aussi que ces facultés de décodage varient en fonction de l'origine sociale.

Sur les jeux plus précisément, que penses-tu des différents papiers récents sur l'idéologie, dans Libération, Le Monde Diplomatique...
Peut-être qu'il y a un début de prise de conscience de l'idéologie des jeux mais il faut s'en méfier. Dans certains cas, ces discours vont être récupérés pour défendre des intérêt particuliers, comme quand Le Diberder critique l'américanisation des jeux vidéo pour défendre la production française pourtant tout aussi néo-libérale. Ensuite, la critique sociale ordinaire étant intégrée par les dominants, elle peut se radicaliser pour contrer les travaux sincères. Par exemple, des gens liés à l'industrie du jeu peuvent dire « ce que dit Tony Fortin, c'est du lieu commun, on dit la même chose ».

Mais est-ce qu'il ne s'agit pas en quelque sorte d'une conséquence logique ? Le système étant bétonné, l'évolution ne peut venir que des « dominés », armés par la fameuse éducation à l'image.
Si l'éducation à l'image fonctionne, les gens ne seront plus uniquement mobilisés par les médias qui ne contrôleront plus leur action politique. Après, cela doit se traduire par des actes concrets, comme voter pour des candidats plus radicaux vis-à-vis du système. Ou du moins forcer les chefs de parti à définir un projet politique clair en s'investissant aussi et surtout en dehors des alarmes tirées par les médias. Autrement dit, avoir une vraie conscience politique, et avoir des connaissances suffisantes. Il faut donc former une opinion éclairée.

Jouer serait-il un acte profondément politique ?
Non. Les jeux peuvent contenir l'action politique aussi, et servir d'opium du peuple en quelque sorte.

Mais si on y joue avec suffisamment de recul, ne peuvent-ils pas devenir instrument de subversion ?
Disons que si un débat idéologique s'enclenche à partir des oeuvres, comme ça a été le cas dans les années 60-70, et que cela se traduit par l'expression de positions politiques, ça peut devenir intéressant. Malheureusement, les oeuvres et leurs critiques répondent aujourd'hui aux attentes consuméristes du marché. Ça ne dépasse pas la critique sociale ordinaire.

Tu veux dire, adhérer à certains jeux et pas à d'autres par conviction ?
Voilà. Dire « je me situe politiquement par rapport à ce jeu » ou « ce jeu véhicule des idées inacceptables ». Dans la société idéale, les forums de jeux vidéo auraient débordé de débats politiques à la sortie de Civilization ou Fallout. Malheureusement, l'intention des auteurs de jeux est de faire de la critique sociale ordinaire voire marchande et non de la vraie critique. Il faut dire que l'économie a pris une place démesurée dans ce secteur.

Quels sont tes projets pour l'avenir ?
A part les projets en cours avec Laurent Trémel (un nouveau bouquin exclusivement sur les jeux vidéo - NdC), j'aimerais beaucoup me lancer dans des études de sociologie pour valider mes travaux sur l'idéologie des jeux vidéo par le monde universitaire. Il y a un peu une histoire de crédibilité derrière ça. Sinon, pourquoi pas des recherches plus générales sur les rapports entre mondes virtuels et société, économie... La politique ou l'action associative m'intéressent aussi. Troisième option : le journalisme, plutôt dans des magazines orientés société ou jeux vidéo.

Question subsidiaire : quel est ton film culte ?
Le Dictateur de Chaplin, je crois.

Encore de l'idéologie !
Oui (rires) !

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